Il fait noir dehors et c’est l’hiver. Il neige un peu, comme dans les histoires, et la rue est totalement silencieuse, les moindres sons étant absorbés par la neige. Tout doucement, les flocons se déposent sur le trottoir; le sol en entier est recouvert d’une mince couche bleutée, pure.
Il se tient là, dans la partie sombre de l’immense pièce presque vide. Le sol de l’atelier est recouvert de vieux draps, usés par le temps et la vieille peinture sèche. Dans le coin de la chambre, éclairé seulement par le lampadaire à l’extérieur, sont placés le chevalet et la petite table de travail tachée sur laquelle sont posés de multiples tubes de couleurs et des vieux pinceaux de toutes dimensions.
Ses yeux bruns clairs, comme éclaircis par le miel, fixent avec attention l’imposante toile immaculée. Il la scrute, centimètre par centimètre, de haut en bas, dessinant les diagonales et traçant mentalement les contours de ce qui rendra bientôt vivant ce cadre inanimé. Ce n’est que lorsqu’il est mentalement prêt que l’homme s’avance lentement, sortant de la pénombre, se découvrant à la nuit, complètement nu. Son corps ruisselant et tendu reluit à l’éclat de la lumière. Il a chaud, très chaud, mais peu lui importe, il est bercé par l’ivresse de l’inspiration. Ses boucles sombres lui tombent sur les yeux et l’aveuglent presque, mais il n’a pas besoin de voir : il connaît déjà par cœur la façon dont les couleurs s’enchaîneront. Placé devant le chevalet, il effleure le tableau de ses doigts fiévreux, goûte sa texture. Rassuré par chaque fibre du textile, par sa fermeté, il sélectionne et prépare ses couleurs avec une application excessive, démesurée, absolument nécessaire.
C’est du premier coup de pinceau qu’il déchire le silence de cette tranquille nuit, tailladant la toile de ce bleu perçant, frais, mélancolique. Rapidement, la puissance du jaune et la chaleur du rouge entrent en collision pour s’emmêler au reste. Penché vers son trépied, l’artiste peint encore et délaisse ses outils pour plonger ses doigts dans les mixtures colorées, il use de son corps comme de l’outil ultime, comme du pinceau parfait. Sans s’annoncer, les couleurs fusent, raisonnent. De la plus aigue à la plus grave, toutes se rencontrent dans une cacophonie exaltante. Tel un chef d’orchestre, le peintre manipule les éléments, ajuste les nuances et les tracés de ce qui graduellement prend la forme de la vision originale.
Crispé, il danse autour de la peinture dans une valse électrique, il y danse, comme prisonnier de sa propre musique. Son torse et ses bras sont barbouillés par les couleurs chimiques qui accentuent son état de transe. Le lampadaire à l’extérieur découpe, grâce à sa douce lumière, chacun de ses muscles animés, nerveux. De temps à autres, l’homme danse jusqu’au fond de la pièce, d’où il observe son partenaire avec attention, seulement pour revenir rapidement le refaire tournoyer.
Comme la courbe du soleil qui brûle tranquillement la nuit, l’œuvre suit la courbe de la vie. Marcus observe de loin le fruit de son génie après y avoir étendu le dernier accent.
L’Est, illuminé, annonce la naissance d’une nouvelle musique, celle d’une histoire passionnée. Quand Marcus dépose son pinceau pour la dernière fois, il sait que l’équilibre est atteint.
Tout est parfait.
"Comme la courbe du soleil qui brûle tranquillement la nuit, l’œuvre suit la courbe de la vie. "
RépondreSupprimerTu sais si bien expliquer les choses dans la plus claire des manières. Qui est Marcus? Peu importe, tout ce qui compte c'est cette démonstration de l'artiste que tu rends universelle et si simple de vérité.
J'avais oublié combien j'aimais ce texte... Il fait battre mon coeur du premier mot au dernier. Saisissant, sensuel, fragile et vibrant.
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